Un charmant manoir anglais [Nikolaï]

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Re: Un charmant manoir anglais [Nikolaï]

Message  Lilian D'Eyncourt le Lun 23 Jan 2017 - 19:47

Ce n'était pas tant sur le mot « culpabilité » qu'il fallait s'attarder, mais sur la capacité à ressentir. S'il n'avait pas eu conscience de sa part de culpabilité, s'il avait pu réellement ignorer sa responsabilité, la rejeter, les choses auraient été moins difficiles. Mais, tout en ayant l'air de s'en fiche à moitié, Lilian gardait toujours un sens assez aiguë de la réalité. Il lui semblait juste tout observer en dehors, comme s'il n'était pas vraiment là. En creusant en lui après la mort du prêtre, il n'avait senti qu'un vide terrible, rien qui ressemblât à ce qu'il était censé éprouver en de pareilles circonstances. Et ce décalage par rapport aux autres, à une certaine normalité l'avait toujours frustré et perturbé. D'une certaine manière, il avait l'impression de passer à côté de quelque chose d'essentiel, sans pouvoir expliquer pourquoi. Paradoxalement, ce vide était déjà quelque chose, un étourdissement intérieur qui le surprenait quand il allait trop loin et que ses excès le rattrapaient en le mettant face à sa propre faillibilité. Il ne niait pas son implication, il la dissimulait, la savourait dans un délire à la fois égocentrique et masochiste qui nécessitait des victimes. Avant de lâcher prise, il relativisait toujours. Il avait des phases de décrochages qui ignoraient le danger pour le plaisir de l'expérimentation pure. C'était de cette manière qu'il avait mis un adolescent au bord de la mort au collège, en le poussant à consommer des drogues jusqu'à l'overdose. C'était à cause de cette manie de détruire tout ce qu'il approchait de trop près sans saisir si c'était volontaire ou malheureux qu'il avait préféré en finir, cette fois dans un délire de martyr prêt à se sacrifier pour le bien de tous. Ça n'avait pas fonctionné. Sa mutation l'avait régénéré en puisant la vie de sa gouvernante, et il s'était réveillé face à un nouveau cadavre, la tête plus vide que jamais.

– Si j'avais connu plus cynique, j'aurais eu quelqu'un d'autre à blâmer, dit-il avec un sourire ironique.

Et ce cynique, il l'avait rencontré, puisqu'il avait retrouvé son père et rejeté de toute son âme l'horreur de ses recherches.

– On ne s'habitue certainement pas avec Internet. Le succès des images trash qui y circulent n'est pas du tout représentatif du nombre de sociopathes au Km2, c'est ce qui rend ridicules ceux qui s'en offensent comme ceux qui se flattent de pouvoir visionner des scènes de décapitation sur un écran sans trembler. Combien parmi ceux-là garderaient leur sang froid en vrai malgré tout ce qu'ils ont vu ? Ça mériterait une expérience qu'il est assez dommage de ne pas pouvoir mener. Mais je n'étais ni l'un ni l'autre, juste dans une parfaite dissociation.

Il aurait pu contredire plus clairement le fait qu'il ne pensait pas s'être habitué à quoique ce soit. Peut-être même que Nikolaï était plus solide que lui là-dessus ou, en tout cas, avait davantage renoncé à la volonté tenace de garder une moralité bancale. S'il n'avait pas eu de mutation, la seule chose qui aurait pu le pousser à tuer était la perspective d'être trahi par un allié trop proche pour ne pas être définitivement nuisible. Mais, puisqu'il avait une mutation, son indécision constante le rendait dangereux. Chaque cadavre correspondait à une perte de contrôle, un excès de colère ou d'inconscience pure (quand il laissait la faim le gouverner, pour être sûr de pouvoir rejeter la responsabilité sur un état où ça devenait « impossible à éviter »). Il se complaisait ensuite dans le rôle de victime torturée qui n'avait jamais voulu faire tant de mal, même si, depuis qu'il intégrait le monde souterrain de Nikolaï, il se sentait mieux à ce niveau. Il avait arrêté de se chercher de fausses justifications dans l'éventualité d'une condamnation sociale.

– Je n'ai jamais été si horrible qu'avec les personnes qui ont su me percer à jour, observa-t-il après avoir laissé son compagnon lui dessiner une enfance idéale. Tu en sais quelque chose n'est-ce pas ?

Il avait le regard mutin qui annonçait déjà la fin de la confidence. C'était toujours pareil, quand Lilian sentait qu'il devait se livrer pour préciser et expliquer un malaise, il exécutait une pirouette. A moins de soulever très exactement un problème, il ne donnait aucune chance à son interlocuteur de le coincer. Il n'avait pas envie de s'avancer sur le sujet des psys qui avaient croisé son chemin, ni des adultes plus malins qui avaient su décrypter son petit jeu. La proposition de Nikolaï fonctionnait la plupart du temps, sauf avec lui. Celui qui le perçait à jour devenait forcément un ennemi. On était forcé de jouer, de le contourner, pour l'amadouer et le rendre un peu plus docile. C'était un exercice compliqué pour un adulte, même avec la meilleure volonté du monde, face à un enfant qu'on avait envie d'attaquer de front tant il fallait se soumettre à sa manière de voir les choses pour lui imposer enfin la sienne. C'était trop. Et même si un enseignant avait pu gagner son respect un jour en agissant selon le même instinct, une seule personne ne suffisait pas. Si son cas avait fini par s'améliorer, c'était parce qu'il avait grandi, trouvé des égaux qui acceptaient le challenge et auxquels il pouvait céder du terrain sans craindre de finir réellement dominé. Alors, certes, il se contentait de piquer Nikolaï, mais le jeune homme savait tout ce que cette simple réplique impliquait. C'était aussi une transition parfaite pour s'allonger à côté de lui en le mettant au défi de l'approuver. Son amant eut une répartie beaucoup trop adorable pour qu'il y réponde par autre chose qu'un baiser, en s'étonnant de la violence du désir qui s'empara de lui presque aussitôt. Il n'avait jamais pensé avant lui pouvoir rester si longtemps avec une personne sans se lasser, mais il lui sembla en cet instant que le fait de l'avoir là, dans la chambre de son adolescence, après cette conversation étrange, sublimait davantage son désir. Pour une fois, il était même d'humeur à s'abandonner à lui.

***

Les jours qui avaient suivi avaient laissé éclater un besoin d'être enfin seuls au monde. Ils ne se retrouvaient pas dans un appartement en plein New-York ni dans un hôtel en plein voyage d'affaires. Le calme mortifère du manoir, de son grand jardin, donnait l'impression d'un temps figé en pleine chaleur estivale. Ils avaient abandonné leurs téléphones et boîtes mail d'un commun accord, s'habillaient à peine, entrecoupaient les lectures et les films devant lesquels ils se prélassaient d'étreinte charnelles. C'était un long présent, où la seule chose qu'ils avaient à attendre était l'heure à laquelle il serait raisonnable de commencer à boire pour changer de point de vue avant de sombrer dans le sommeil, quelque part dans une des pièces. Ce rythme insouciant opérait un changement très net sur Lilian, qui se laissait aller à des gestes d'affections plus spontanés, parfois même assez enfantins. Les rôles s'étaient presque inversés, il ne donnait plus l'impression de vouloir garder un pouvoir sur l'autre, et semblait même heureux de rester docile le temps que ça durerait. Mais le temps ne dura pas. Une gêne inexplicable reparut du côté de Nikolaï le troisième jour. Le jeune homme avait quitté le lit sans chercher à l'enlacer, et avait fuit le contact comme la conversation toute l'après-midi (évidemment, la matinée n'existait plus vraiment dans leur nouveau quotidien). D'abord, Lilian l'avait ignoré sans trop se poser de question. Il n'aimait jamais sentir de la tension, cependant il pouvait comprendre une crise d'asociabilité soudaine et ne pas la considérer avec beaucoup de gravité. Cependant, une petite voix lui soufflait que le malaise était dirigé contre lui, et elle grandit au fil des heures que son amant passa dans la prostration. En avait-il trop montré ? Le russe rejetait-il cette nouvelle image de lui et n'osait pas le lui dire ? En énumérant tout ce qu'il n'était pas certain d'assumer avec une personne qui n'avait pas sa confiance, un début d'angoisse grandissait vers lui, mais il ne voulait pas perdre ses moyens et la transformer en colère… ou presque. Au crépuscule, il sentit une vague d'irritation l'envahir en observant Nikolaï qui lisait sur le canapé sans lui adresser un regard et il alla vers lui pour lui retirer le roman des mains. La violence de son geste s'opposa à la douceur avec laquelle il le posa sur la table.

– Tu comptes m'ignorer encore longtemps ?

Ce n'était probablement pas la meilleure approche. Ça ne l'était certainement pas même. Mais son côté méfiant revenait, et avec lui une crainte d'être atteint dans un moment de vulnérabilité. Alors demander gentiment « Qu'est ce qui ne va pas ? » avant d'obtenir de meilleurs indices sur la situation était au-delà de ses forces.

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Re: Un charmant manoir anglais [Nikolaï]

Message  Nikolaï M. Kolyakov le Ven 10 Fév 2017 - 13:00

Dissociation. Je n’y avais pas pensé mais ça fait sens. Ça expliquerait même beaucoup des comportements de Lilian.  Après tout, il est le spécialiste du dédoublement. Tout d’abord, il vous fait un coup de pute de catégorie olympique et, ensuite, il arrive à se convaincre lui-même qu’il est la victime dans l’histoire et que c’est de votre faute si vous avez fait l’erreur de le croire meilleur qu’il n’était. Ce niveau de mauvaise foi s’explique bien mieux s’il est capable de se dissocier pleinement de ses actions passées. C’est alors plus simple d’avoir l’impression de ne pas être concerné, puisque c’est une « autre » personnalité qui était en contrôle au moment des faits. Quoique reste à savoir si la dissociation dont il parle était spécifique à son adolescence ou s’il est encore sujet à des attaques.

Quoiqu’il en soit me voilà tiré de mes rêveries par sa pique. J’en sais effectivement quelque chose. Je dirais même que je suis le spécialiste mondial de l’affaire. Il me suffit de penser à toutes les saloperies que nous nous sommes infligées mutuellement pour comprendre que je suis probablement mieux placé que personne pour savoir de quoi il parle. Nous agissons après tout de l’exacte même façon quand nous nous sentons en danger d’être découverts : en attaquant toutes griffes dehors. C’est donc avec un sourire réellement amusé aux lèvres que je lui réponds.


-Je pourrais écrire un livre sur la question. Qui sait ? Ce serait fichu de devenir un best-seller : les démons du Prince de l’Information.

Ma répartie semble lui plaire car voilà que je sens ses lèvres sur les miennes. J’arrête alors de réfléchir et me laisse porter par les sensations qui s’emparent toujours de mon corps en sa présence. C’est presque comme si j’étais une marionnette enthousiaste, permettant à ses doigts experts de me diriger selon son bon vouloir. Lui laissant juste assez de mou pour qu’il puisse jouer avec mes fils sans pour autant me laisser complètement faire. Car je n’ai jamais prétendu être une personne facile. Tout au contraire, je dirais même que c’est une des choses qui lui plaisent chez moi et qui lui permettent de se dévoiler petit à petit : le fait de savoir que je ne suis ni assez fort pour le dominer pleinement ni trop faible pour me laisser écraser sans réagir. Aujourd’hui d’ailleurs, ses gestes laissent deviner qu’il est prêt à lâcher du lest. L’occasion étant trop belle pour être gâchée, je choisis donc de m’adonner à un plaisir trop rarement savouré : la domination.

***

Les jours qui suivent notre arrivée passent langoureusement. Pour la première fois depuis longtemps, je me sens bien. Je profite de l’instant sans réfléchir aux milles et un conséquences possibles de mes actes. Ayant laissé mes soucis du quotidien à la porte du manoir, je me laisse aller à la douceur du petit cocon que nous nous sommes créés. Notre proximité n’en est que renforcée et je me surprends à penser que, si les choses continuent telles qu’elles sont, nous serions bien capables de finir par trouver un équilibre qui nous convienne réellement. La juste dose de poussées et de retranchements qui nous permette d’être un couple à peu près fonctionnel. Sauf que, comme dit le proverbe, toutes les bonnes choses ont une fin et, étant un cynique de première, je ne peux m’empêcher de craindre son arrivée avant même qu’elle ne pointe le bout de son nez. Ce qui a la sale manie de me gâcher même les meilleurs moments.

Cette fois-ci, l’élément déclencheur qui fait s’écrouler tout notre beau château de cartes est un rêve étrange que je fais la troisième nuit. Les images sont d’une rare violence et me troublent bien plus que je n’ose le reconnaître. C’est que j’ai beau ne pas porter ma mère dans mon cœur – elle n’a jamais voulu de moi et ne s’en est pas caché un instant, ce qui a tendance à refroidir toute relation mère-fils –de là à rêver de l’assassiner, il y a un gouffre. Sans compter que les détails sont à la fois trop précis et trop étranges pour sortir de mon inconscient. Si jamais mes pulsions matricides venaient à ressortir, je suis certain qu’elles le feraient d’une façon bien distincte. Alors, même si les détails du rêve s’estompent à mesure que le sommeil me quitte, lorsqu’au réveil mon regard tombe sur la forme encore endormie de Lilian à mes côtés, un doute insidieux et terrible s’insinue dans mon esprit. Et si… ?

Non ce n’est pas possible… n’est-ce pas ? Quoiqu’il en soit, je suis suffisamment perturbé pour ne pas vouloir le croiser tant que mes pensées ne seront pas un peu plus claires. Je fuis donc le « lit conjugal » sans même l’embrasser comme c’est devenu notre habitude depuis notre arrivée. A vrai dire, je ne sais pas du tout comment aborder la chose. D’un côté je crains que mes soupçons ne soient fondés auquel cas je me sens trahi qu’il ne m’ait pas dévoilé un « détail » aussi crucial. N’était-on pas devenu plus proches ces derniers temps ? Ne devrait-il pas savoir que je ne suis pas particulièrement prompt aux jugements hâtifs ? De l’autre, je panique à l’idée de l’accuser à tort. Ce serait bien moi ça, ruiner notre parfaite petite bulle de bonheur juste lorsqu’on semble enfin avoir trouvé un équilibre plus ou moins stable.

Alors je l’évite comme un enfant préférant enfouir sa tête dans le sable et prier pour que ses parents ne remarquent pas son attitude plutôt que d’affronter es conséquences de ses actes. Et comme je n’arrive pas à m’enlever l’image du regard effaré de ma mère de la tête, je cherche à me plonger dans un bouquin pour que les images de fiction remplacent celles qui tournent en boucle dans mon esprit. Rien à y faire cependant. Ainsi, lorsqu’il choisit de me confronter une fois le soir arrivé c’est presque un soulagement. Je choisis donc de ne pas tourner autour du pot plus longtemps et d’être franc avec lui. Il a fait un pas vers moi alors que ce n’a jamais été son style, autant ne pas gâcher l’occasion. Surtout que, qui sait, peut-être a-t-il une explication valable qui va faire s’envoler tous mes doutes en fumée. C’est douteux mais ma vie est assez compliquée pour savoir que simplicité et véracité ne rime pas toujours. Alors tentons mes braves.


-Non. Il fallait juste que je mette un peu d’ordre dans mes idées avant d’être en état d’être de bonne compagnie. Je m'excuse si tu as dû subir mes humeurs.

Fixant mon regard dans le sien et ouvrant mes canaux psychiques pour ressentir toute trace laissée par une soudaine émotion sur le plan astral, je poursuis.

-J’ai rêvé que j’en finissais avec Mère et je n’étais pas complètement prêt à accepter ce que cela pouvait bien signifier. Freud et moi n'avons jamais été de grands amis

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Re: Un charmant manoir anglais [Nikolaï]

Message  Lilian D'Eyncourt le Mar 28 Fév 2017 - 20:03

Contrairement à lui, Nikolaï appréciait s'expliquer et il le faisait assez facilement quand on se donnait la peine de le lui demander. Il lui était cependant toujours difficile de ne pas appréhender un refus sans appel ou, pire encore, une réponse qui risquait de le prendre au dépourvu. Il aimait être préparé à des révélations susceptibles de l'affecter. Alors il tournait en boucle à la recherche d'éléments d'analyses qui auraient pu lui échapper. Quand il ne trouvait rien, il voyait se dessiner un « pire » nébuleux. Il n'avait pas la moindre idée de la forme que prendrait le couperet, mais il le sentait d'avance trop violent pour être supportable. Et, au moment de se lancer, il contournait encore. Il préférait accuser son compagnon de l'ignorer plutôt que souligner le caractère anormal de son attitude. Avec un sourire, une dénégation de mauvaise foi, Nikolaï pouvait faire retomber toute tension. Si le malaise se réglait de cette manière, Lilian n'avait plus aucune raison de chercher à en apprendre davantage. Ce n'était pas à lui de réclamer, les gens faisaient ce qu'ils voulaient, tant que leur attitude ne nuisait pas à son humeur. Heureusement, le russe était une personne assez franche. Ils ne s'enfermeraient donc pas dans un non-dit idiot, même s'il n'était pas certain que la confidence fût réellement souhaitable. En l'entendant exprimer un besoin de mettre de l'ordre dans ses idées, Lilian se relâche légèrement pour s'asseoir à côté de son amant, tout en gardant une distance encore prudente. Son regard fermé témoigne d'un doute toujours présent, comme si tout pouvait encore basculer entre eux. Que voulait-il mettre au point en s'éloignant de lui après tout ? Fallait-il se préparer à une introduction en douceur avant le genre d'annonce qui vous cingle le cœur ? Se faire rejeter de cette manière serait une première, et il mesurait en ce court laps de temps le coup dur qu'il faudrait encaisser. Mais c'était peu rationnel, Nikolaï n'avait jamais dissimulé les choses avec la même cruauté que lui.

Un rêve. Ce n'était que ça. Il pouvait se détendre, hausser les sourcils à sa plaisanterie et estimer que le reste de la discussion ne le concernerait plus. Ils parleraient des soucis intérieurs de Nikolaï un temps, puis passeraient à autre chose. Le fait qu'il puisse relier ce rêve à la mort de sa propre mère ne l'effleura pas de suite. Tout le monde se laissait un jour déstabiliser par un inconscient tordu, apparemment très éloigné de la réalité. Il était cependant étrange que le télépathe considère le fait de tuer sa mère en songe avec assez de gravité pour ne pas lui adresser la parole de la journée. Que faisait-il de son impression d'avoir eu un silence obstiné tourné contre lui ? Il n'était jamais complètement paranoïaque. S'il avait ressenti ce genre de chose, il y avait probablement des raisons. L'explication peu convaincante de Nikolaï semblait encore abonder en ce sens. D'une manière ou d'une autre, le jeune homme le liait à sa mauvaise nuit. Alors ? Avait-il fait un tour aléatoire dans son esprit au milieu de son sommeil pour digérer pêle-mêle ses souvenirs avec les siens ? Il pouvait tout aussi bien le soupçonner sans que ce fût réel, mais le fait semblait là.

– Et as-tu fini par trouver une signification convaincante ou décidé d'abandonner cela aux mystères de l'inconscient ? demanda-t-il avec désinvolture. Tuer sa mère ne me semble pas forcément négatif. Je suppose que l'on pourrait tout aussi bien y lire une manière symbolique de se libérer. Ou alors ce rêve était d'une violence assez particulière pour dépasser l'anodin ?

Il avait vaguement hésité avant de poser la dernière question. En la jouant assez finement, ils auraient pu faire dévier le problème sans jamais l'aborder. Nikolaï aurait même pu ne jamais savoir tout ce qu'il avait déjà décrypté dans son silence et ses fausses excuses. Cependant, la curiosité était plus forte. Il ne pouvait pas non plus rester avec le malaise de se dire que son compagnon pouvait faire des sauts dans sa mémoire et les digérer dans son sommeil. C'était bien entendu un risque quand on avait l'idée folle de vivre avec un télépathe, mais il valait mieux être prévenu. Étrangement, le fait que Nikolaï puisse voyager dans ses pensées les plus inconscientes ne le dérangeait pas. Il avait été assez clair dès le départ sur le fait qu'il n'avait rien à cacher à une personne de confiance capable de le saisir dans sa globalité. Au contraire, c'était une chose qui le rassurait. Mais si son amant devenait trop connecté à lui en revanche, à quel point serait-il prêt à supporter la perspective de s'endormir pour se laisser hanter par des images pénibles ? Entre tous ses souvenirs assez glauques et sa tendance aux cauchemars, il n'allait pas alimenter très positivement son sommeil. Et, dans cette situation, le russe avait peut-être bien le défaut d'être un fils de criminel. Avait-il vraiment besoin de supporter la mémoire sanglante d'une autre personne ? Le fait que la scène potentiellement concernée se réfère au jour où il avait dû abattre sa mère n'était pas son essentielle préoccupation. C'était effectivement plutôt « une bonne chose », il avait mis fin à des souffrances dont il n'était pas responsable. Sa rancœur était ailleurs, son traumatisme n'était pas le geste en lui-même, et il n'avait jamais vu l'intérêt d'en parler. Il ne le voyait toujours pas clairement, et c'était sans doute un tort.

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Re: Un charmant manoir anglais [Nikolaï]

Message  Nikolaï M. Kolyakov le Dim 5 Mar 2017 - 11:58

Au vu de la nonchalance avec laquelle il me répond, soit j’ai été trop subtil dans mon allusion, soit il n’a vraiment rien à se reprocher. Quoique… sa dernière phrase titille ma curiosité. Cela pourrait tout aussi bien être une tentative de sa part de s’intéresser à mes problèmes sans faire de gros effort qu’une association plus ou moins consciente à ce que je soupçonne être sa propre expérience. Le plus simple serait de lui poser la question, voire d’aller chercher directement la réponse dans son esprit. Après tout, il n’a jamais cherché à protéger ses pensées de mon pouvoir, ce qui doit bien signifier qu’elles me sont ouvertes. Ou tout au moins qu’il me fait suffisamment confiance pour ne pas abuser de la permission qu’il m’offre de m’aventurer dans sa forteresse mentale. Sauf que je n’ai jamais été prompt à choisir la solution de facilité. Bien au contraire, si en affaires je sais éviter les obstacles majeurs pour emprunter les routes moins chaotiques, pour le reste un résultat obtenu trop aisément ne me satisfait pas.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je ne me suis pas encore lassé de Lilian, comme j’ai pu le faire pour tant d’autres de mes partenaires avant lui. Car il l’imprévisibilité même. Dès que j’ai l’impression de commencer à le saisir, il me surprend de nouveau, m’obligeant à être toujours sur mes gardes, toujours prêt à m’adapter au changement qu’il impose. Aujourd’hui c’est un rêve perturbant que je ne peux m’empêcher de lui associer, demain seul lui sait ce qu’il en sera. En tous les cas, je sais pertinemment que je ne m’abaisserais pas à aborder directement avec lui le sujet qui me tracasse. Ne serait-ce que parce que je crains trop sa réaction si mes soupçons venaient à se révéler fondés. Qu’il me rie au nez ou me fuie brusquement, l’idée de perdre l’intimité qui s’est instaurée entre nous ces jours derniers me déplaît fortement. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’elle me terrifie, ce serait là une grossière exagération – je ne suis pas encore dépendant de lui à ce point, Dieu merci – mais, pour sûr, cela me dérangerait. C’est que trop rares ont été les occasions de partager quelque chose d’aussi intense que ce qui nous lie depuis notre première rencontre. Petit à petit, nous nous sommes apprivoisés mutuellement et nous avons découvert l’un dans l’autre une acceptation de nos côtés les plus sombres que nous n’espérions pas trouver chez un partenaire potentiel. Il est par conséquent hors de question de jeter quelque chose d’aussi précieux par la fenêtre sous prétexte d’un rêve un peu trop violent à mon goût. Surtout que ce n’est pas comme si je n’en avais pas vu d’autres.

A vrai dire, les images qui ont peuplé ma nuit ne sont pas particulièrement traumatisantes si on les compare à ce que j’ai pu voir durant mes années sous la coupe paternelle. C’est que, depuis que j’ai pris mon indépendance, j’ai mis un point d’honneur à ne pas me comporter comme une brute sans cervelle. De là à affirmer que j’ai les mains propres, il y a un gouffre à franchir et je n’y aventurerais pas, néanmoins les plus sanglants de mes souvenirs remontent désormais à une petite quinzaine d’années. La question n’en reste pas moins que, si je ne suis pas réellement alarmé par le contenu de l’esprit de mon compagnon, je suis cependant quelque peu vexé qu’il n’ait pas partagé ce pan de sa vie avec moi. Bien entendu, nous n’avons eu que peu d’occasions d’échanger réellement sur nos vies respectives avant notre rencontre. Et, si j’avais voulu en savoir plus, je pouvais toujours aller me servir dans ses pensées – quelque chose me dit même qu’il préférerait presque cette option qui lui éviterait d’avoir à gérer mes émotions et, bien pire, les siennes ! si nous venions à en discuter – néanmoins je préférerais mille fois que l’initiative provienne de lui. C’est mon côté romantique je suppose. L’idée de ne pas avoir de secrets l’un pour l’autre m’attire. Je la sais utopique et pas qu’un peu naïve mais j’aime cependant à penser que plus rien ou presque de ce que nous pourrions apprendre l’un sur l’autre ne nous éloignerait.

Attention. N’allez pas imaginer là que je me vois pour autant partageant une couche avec lui pour l’éternité. Pour commencer, je ne sais pas seulement combien de temps je serais encore de ce monde – mon activité principale s’accompagnant bien trop souvent à mon goût d’une espérance de vie plus courte que la moyenne – alors vieillir aux côtés d’un autre n’est pas dans mes projets. Je me contenterais de vieillir, pour le reste on verra le moment venu.

-La symbolique de la libération des liens familiaux par la violence ne m’échappe pas. A vrai dire il s’agit même d’une constante chez les miens. Mon illustre grand-père s’étant débarrassé de son frère cadet pour éviter toute concurrence, modèle que sans nul doute Alekseï rêve de reproduire désormais qu’il a écarté par la force Père de son chemin vers la gloire. Néanmoins, c’est bien cela qui me dérange. L’inimitié que j’éprouve vis-à-vis de mon frère n’est pas une nouveauté ainsi que la relation pour le moins chaotique que j’entretiens avec Père – dont je ne sais honnêtement si je dois le remercier ou le haïr d’avoir fait de moi l’homme que je suis aujourd’hui – mais la froideur qui caractérise mes rapports avec Mère ne justifie pas la violence de mon inconscient à son égard.

Sans réelle surprise, ma tentative de continuer à aborder le sujet par ses marges m’amène à me dévoiler à mon tour et je me demande soudain si, inconsciemment, ce n’était pas mon désir premier. Comme je le disais tout à l’heure, si je veux que Lilian m’intègre à toutes les facettes de sa vie, je veux de plus en plus l’intégrer à celles de la mienne. Y compris les moins reluisantes. Parce qu’une partie grandissante de moi se dit que cela ne le dérangera pas plus que ça. Qu’il se contentera d’accepter de m’écouter parler quand j’en aurais besoin et se désintéressera de l’affaire la minute d’après. Comme tout ce qu’il ne considère pas essentiel.


-A vrai dire, en temps normal, elle ne traverse pas même mes pensées. De la même façon que je suis certain de ne pas traverser les siennes. Nous sommes simplement des inconvénients inévitables dans nos vies respectives. De ceux dont il est impossible de se débarrasser totalement mais qu’on peut ignorer la plupart du temps. Or, l’impression que j’ai ressenti cette nuit en mettant fin à ses jours était pour le moins inquiétante. C’était en effet comme si je mettais fin à des souffrances trop longtemps prolongées. La question étant de savoir s’il s’agissait des miennes ou des siennes. Après tout, je peux concevoir que sa position ne soit pas nécessairement confortable.

Perdu dans mes propres souvenirs d’une femme toujours froide, semblant s’être construite une carapace infranchissable pour survivre dans un monde de brutes, je réalise de nouveau que je me suis éloigné de mon objectif principal. Je relance donc l’assaut par surprise, ne feignant même pas la curiosité qui pointe dans ma voix.

-Et toi, as-tu le moindre souvenir de ta relation avec ta mère ou ne s’est-il jamais agi que de pauvres gouvernantes à traumatiser ?

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Re: Un charmant manoir anglais [Nikolaï]

Message  Lilian D'Eyncourt le Jeu 4 Mai 2017 - 19:26

Nikolaï semble prendre sa question au premier degré et Lilian l'écoute avec un certain soulagement. Il lui est toujours plus agréable de laisser l'autre s'épandre le premier. Quand il l'y invite, son compagnon n'est jamais secret très longtemps avec lui. Sa patience, capacité d'écoute tranquille, semble combler un besoin de parler qui lui a assez peu été donné. De ce côté, l'entente est mutuelle, même si ses moments de confidence restent plus rares et mesurés. Lilian interrogeait plus qu'il jugeait. Il aiguillait parfois des conclusions, mais préférait laisser à l'autre le soin de faire le travail seul. S'il finissait par porter un jugement, il arrivait souvent bien après, à la suite d'autres observations qui, mises bout à bout, lui laissaient à penser que rien n'allait dans la bonne direction. Mais tout le monde pouvait se tromper. S'il était sévère avec l’imbécillité, il l'était souvent moins en ce qui concernait une erreur toute humaine dans la volonté de se libérer de ses fardeaux. Il se lassait bien entendu quand la personne s'obstinait dans l'erreur, mais les paroles de Nikolaï n'étaient jamais gratuites ou pour caresser un plaisir de torturé narcissique. Tout ce qu'il prononçait était précédé ou suivi d'une réflexion profonde, et il s'y intéressait avec la certitude agréable de ne pas être n'importe quelle oreille dans laquelle il aurait déversé sa vie comme on vide une mauvaise eau dans un siphon. D'ailleurs, personne n'avait franchement envie de sortir avec un mafieux dont le plus grand plaisir était de se plaindre avec des airs dramatiques avant de commettre son prochain crime. Son compagnon préfère un réalisme désinvolte en rappelant, au sujet de la violence familiale, que son frère pourrait être tenté de le tuer pour prendre sa place, chose que Lilian n'aime jamais entendre. Honnêtement, si cet Alekseï arrivait à ses fins un jour, il n'avait pas encore décidé quel traitement serait assez horrible pour lui, mais il avait déjà médité sur plusieurs manières de le tuer en retour pour remplacer la perte de Nikolaï par une sorte de jubilation morbide. Cependant, la mère n'avait pas de grand rapport dans les tensions fraternelles, et il fallait bien revenir au vrai nœud du problème, à ce rêve qui n'était peut-être pas celui d'une seule psyché.

L'espoir de perdre Nikolaï sur un conflit irrésolu avec sa génitrice s'effondre. Comme il s'en doutait un peu avec ce qu'il avait déjà pu lui dire à ce sujet, cette femme était un presque fantôme dans son existence. Il pouvait cependant faire un effort pour trouver une symbolique, le fait qu'il lui en veuille peut-être, au fond, de ne pas servir à grand-chose dans sa vie et la juge assez inutile pour la faire disparaître. Après tout, chaque rêve n'était-il pas susceptible de lancer des interprétations délirantes tant qu'on savait y mettre la forme pour leur donner un air élaboré ? Mais, même s'il n'en laissa rien paraître, le sentiment que Nikolaï avait éprouvé concernant cet assassinat lui mit un coup au cœur. Le doute n'était plus vraiment possible. Il s'était approprié une partie de son inconscient. Devait-il le lui dire ? De quelle manière pourrait-il évaluer ce sentiment, très concret en ce qui le concernait, sous une forme symbolique ? En laissant le russe trouver tout seul par exemple. Il suffisait de le relancer en lui demandant ce qu'il trouvait d'inconfortable dans la position de sa mère, pour voir s'il lui donnait de meilleurs éléments pour rebondir ou s'il était capable de trouver des explications tout seul, qu'il pourrait simplement approuver. Mais, son assurance tranquille de pouvoir laisser son compagnon se fourvoyer en toute impunité fut mise à mal par la question que le jeune homme lui posa soudain. Qu'en était-il de sa propre relation avec sa mère. Là, son masque impassible fut mis à mal : son regard se dilata un instant, ce qui équivalait à un presque sursaut quand on le connaissait assez pour lire à travers sa quasi inexpressivité.

– Je n'ai pas connu ma mère, dit-il un peu brutalement, avant de se reprendre. Elle a disparu en même temps que mon père, quand j'avais un an. Je n'ai de souvenirs que ceux que j'ai imaginés à travers ce que j'ai pu recomposer de sa vie. Mais… – Il se relâcha doucement et ses yeux se perdirent dans le vague. – J'ai toujours eu le regret de ne pas l'avoir connue. Elle semblait intelligente malgré sa naïveté en suivant les projets de mon père. En fait, elle a laissé quelques notes. Elle avait commencé à écrire en sentant que cette affaire risquait de mal tourner. Je pense que mon père a eu tant d'égards pour moi parce qu'elle accordait une certaine importance à mon existence, et il avait une petite dette envers elle… – Il se tut le temps de se servir un verre et d'en offrir un à Nikolaï. Cette soirée s'annonçait un peu trop lourde en mauvaises émotions. Il était toujours resté très évasif sur sa mère. Nikolaï savait les expériences tordues qu'avait menées son père avec la mutation, il avait toujours évité le sujet de sa mère et son rôle dans l'histoire. – Ma mère avait un gène x « intéressant », et c'est sans doute pour cette raison que mon père s'est attaché à elle plutôt qu'à une autre. Je pense avoir hérité en partie d'elle de ce côté d'ailleurs. Elle avait une régénération rapide. Mon père a voulu en tester les limites, essayer de comprendre comment le gène se manifestait pour le copier, mais il a détraqué son métabolisme, et l'a indirectement tuée… C'est une chose que j'ai découverte récemment, précisa-t-il comme pour s'excuser de ne pas l'en avoir informé plus tôt.

Ce n'était évidemment pas une raison valable puisqu'il avait découvert toute l'affaire avant de rencontrer Nikolaï. Et il la lui avait finalement déroulée sur un ton de plus en plus détaché, comme s'il racontait le dernier épisode d'une série de science-fiction. Mais la nervosité que l'on devinait dans sa posture et sa gestuelle laissait peu de doute sur le caractère désagréable de l'exercice. Il restait aussi très attentif à son compagnon, afin de savoir s'il retrouvait dans son récit des éléments qu'il avait pu mémoriser dans son rêve.


Dernière édition par Lilian D'Eyncourt le Jeu 14 Sep 2017 - 19:25, édité 1 fois

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Re: Un charmant manoir anglais [Nikolaï]

Message  Nikolaï M. Kolyakov le Dim 21 Mai 2017 - 12:21

Je n’ai pas la prétention d’être un polygraphe humain, contrairement à ce que mon père pouvait croire à une époque, encore moins dans le cas de Lilian qui est un as de la dissimulation. Néanmoins, alors que mon regard est fixé dans le sien pour détecter le moindre changement de son comportement à l’écoute de mes paroles faussement innocentes, la dilatation momentanée de ses pilules est un signe immanquable de sa gêne. De là à conclure qu’il ment en déclarant n’avoir jamais connu sa mère, je ne m’avancerais pas tant. En effet, si je dois me fier aux images de mon rêve, on ne peut pas réellement considérer qu’il l’ait « connue ». Rencontrée certainement, mais à moins de n’avoir eu l’occasion de la voir en un autre moment, leur « rencontre » ne m’a pas semblé particulièrement propice à l’échange de confidences intimes. Je dirais même le contraire : il s’est contenté de la libérer de ses tourments sans se préoccuper de savoir s’il existait d’autre solution. Ce que je ne me permettrais jamais de juger bien entendu.

La suite de son discours laisse cependant entendre que lui se juge. Ou plutôt non, juger est un mot impropre. Je pense qu’il regrette simplement de n’avoir pas eu l’occasion de la sauver autrement. Car, pour autant que Lilian soit peu prône au sentimentalisme, il n’en est pas dénué d’émotions pour autant. Bien au contraire, il peut se révéler hypersensible au pire des moments. C’est juste qu’il préfère habituellement ne pas s’attacher aux gens par peur que se révéler ne consiste à leur offrir du pouvoir sur lui. Et, si j’en crois ce qu’il me raconte en ce moment, au vu de comment son père a usé des sentiments de sa mère pour lui, je peux comprendre le traumatisme qu’il en a gardé. Bon, bien sûr, ce n’est sûrement pas la seule raison puisque, de ce que j’en sais, il n’a appris la vérité sur ses géniteurs que tard mais ça n’a sûrement pas aidé.


-Je t’offrirais mes condoléances si je ne craignais qu’il ne s’agisse là que de mots vides de sens. Car si, d’un point de vue rationnel, je comprends parfaitement qu’apprendre la mort de celle qui nous a donné la vie et qui – dans ton cas – semble y avoir tenu est toujours un évènement difficile, je me vois dans l’incapacité de compatir. Je peux bien évidemment ressentir une certaine empathie à l’idée de la mort horrible qui a dû être la sienne, mais force est de constater que, que je l’admette ou pas, sans détester Mère je ne peux affirmer en toute honnêteté que son trépas m’affecterait au-delà des contraintes sociales. Je ne veux pas dire cependant que je m’en réjouirais, loin de là, mais nos liens sont beaucoup trop distendus et ce depuis fort longtemps pour que sa disparition – fût-elle définitive – n’affecte réellement mon quotidien.

Je me rends compte de la dureté de mes paroles mais c’est malheureusement là la réalité sans fioritures. L’adage populaire qui veut que le contraire de l’amour ne soit pas la haine mais l’indifférence est en cela bien vrai. J’ai longuement haï mon frère – je ne sais aujourd’hui plus trop où j’en suis de notre relation – et les sentiments que j’éprouve pour Père sont bien trop puissants pour l’ignorer, ainsi leurs morts me bouleverseraient bien plus que celle de Mère. Et pourtant, en tant qu’individu, je la préfère très nettement aux deux autres.

-D’où la difficulté d’associer cette quasi inconnue à l’intensité de mon rêve de la nuit dernière. D’ailleurs, si tu me permets d’être franc, je me demanderais presque si c’était bien mon rêve que j’ai éprouvé…

Ma voix s’estompe lentement sur les derniers mots, lui laissant le temps de réaliser que j’ai soudainement arrêté de tourner autour du pot comme à mon habitude. En effet, s’il y a un moment où il faut que je tente ma chance c’est désormais que toute son attitude laisse entendre qu’il a légèrement abaissé ses défenses. Bien entendu, il pourra toujours m’envoyer chier ou, plus probable, choisir la tangente, mais, qui sait ? Peut-être se sentira-t-il suffisamment en confiance pour poursuivre sur sa lancée et me faire quelque confidence.

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Re: Un charmant manoir anglais [Nikolaï]

Message  Lilian D'Eyncourt le Mer 27 Sep 2017 - 15:11

Le problème de garder les choses pour soi en trouvant le mystère plus confortable était qu'on finissait par s'emmêler dans les non-dits. Sur le moment, se taire n'était pas grave. Mais, plus l'attente s'allongeait, plus il devenait délicat de parler, et indispensable de continuer à se taire. Et on souffrait du secret qu'on s'infligeait à garder éternellement puisque l'heure de parler était passée, que la personne qui vous faisait confiance trouvera forcément la révélation suspecte et insultante. En trois ans de relation, Lilian n'avait cessé de donner des informations au compte-goutte. Quand Nikolaï pensait tout savoir sur sa vie, il se retrouvait encore confronté à une nouvelle histoire improbable, souvent livrée à reculons, avec la gêne d'une personne qui aurait simplement aimé effacer son passé trop chargé. Le Britannique n'aimait pas tout ce qui pouvait le rendre « tordu » malgré lui. Mais bien trop de choses entraient dans cette catégorie quand on explorait sa vie. Et plus il contenait les révélations, plus il y ajoutait une incompréhensible culpabilité, plus il devenait tordu. C'était un cercle infernal qu'il n'avait jamais su gérer correctement. Il n'était pas responsable des crimes de son père. Son erreur avait peut-être été de s'acharner à mener l'enquête et, cependant, qui pouvait s'attendre à ce qu'il avait découvert ? Il considérait pouvoir passer outre. Ce n'était pas de sa responsabilité, ça ne devait pas l'affecter. Mais, surtout, il ne fallait pas que l'on pense que ça avait pu l'affecter et dicter d'une quelconque manière que ce soit ses actions futures. Il ne supportait pas l'idée qu'on puisse le voir comme une personne marquée au point de ne pas être capable d'avoir un contrôle réel sur sa propre existence. A chaque nouvelle révélation, il craignait de voir Nikolaï s'éloigner un peu plus de lui, et peu importaient les marques que le russe portait lui-même au plus profond de sa chair.

La réponse de Nikolaï échappe tout d'abord à sa compréhension. Une fois de plus, il lui est difficile de décrypter naturellement pourquoi son compagnon s'exprime de cette façon. Il ne veut pas lui offrir de condoléance car il ne sait pas ce que cela peut faire de perdre sa propre mère. Encore cette manière curieuse de ramener les problèmes à lui, comme si cette nouvelle information devait lui faire évaluer la nature de ses propres relations parentales. Lilian se doute que la raison de ce développement apparaîtra plus, tard, il se contente donc d'écouter patiemment en retrouvant sa neutralité. De son point de vue, la mort de sa mère est une réalité, la préciser n'a qu'un but informatif. Il serait bien ennuyé qu'on lui présente des condoléances, et avoir l'impression d'être dans l'attente d'une réaction émotive, alors qu'il ne demande surtout à personne de le prendre en pitié. S'il cachait sa situation d'orphelin au reste du monde, c'était précisément par lassitude de devoir affronter les airs faussement chagrins d'interlocuteurs qui se sentaient obligés de compatir, pour des raisons bien plus conventionnelles qu'empathiques. Si elles l'avaient réellement été, elles sauraient qu'il n'attendait qu'un hochement de tête pour passer à autre chose.

– Tu n'as pas besoin de m'offrir quoique ce soit. Si je n'en ai pas parlé avant, c'est que je n'attends rien de cette révélation, répond-il un peu plus sèchement qu'il ne l'aurait souhaité.

Il ne pouvait cependant pas prétendre que l'absence de sa mère et ce qu'il avait découvert au sujet de sa fin n'était pas une souffrance qui continuait de le hanter. Il ne ressentait juste pas le besoin de le partager, puisqu'il ne voyait pas ce que cela aurait pu changer. Il n'avait pas de nouvelle réponse à trouver. C'était un passage terminé de sa vie. L'époque où il se plaignait de ne pas avoir connu ses parents, où il pensait que sa vie ne pourrait jamais avancer tant qu'il n'arrivait pas à comprendre qui ils étaient était révolue. Il savait tout, et il voulait désormais apprendre à oublier. Malheureusement, Nikolaï lui rappelait avec une cruauté involontaire qu'il était encore loin d'avoir franchi cette étape. Peut-être était-ce finalement le genre de deuil qu'on ne faisait jamais, que les événements de la vie vous condamnaient à porter éternellement en vous. Il garde donc le silence un long moment, et il est évident que ce silence est un assentiment.

– Ma mère est officiellement morte quand je n'étais pas en capacité de m'en souvenir, mais sa mutation n'a fait que la régénérer pour la tuer aussitôt pendant une vingtaine d'année, concéda-t-il. Peu avant de te rencontrer, j'étais parti sur les traces de mon père. Je l'ai retrouvée dans un de ses laboratoires laissés à l'abandon et j'ai dû abréger ses souffrances. Il m'arrive encore assez souvent de me demander si j'aurais pu trouver une autre solution, mais, sur le moment, je n'arrivais tellement pas à croire à la réalité de ce que je voyais que je n'ai pensé qu'à supprimer cette aberration au plus vite. Alors, je suis désolé, il est possible que cette scène tourne dans mon inconscient pendant mon sommeil. J'espère que tu n'auras plus à y être confronté, j'imagine que ce n'est pas une chose très agréable.

Au fond, il ne craignait plus tellement d'être jugé à présent que toute l'histoire était déroulée et que Nikolaï n'avait pas semblé horrifié par ses actes. Certes, il n'avait peut-être pas agi de la manière la plus sensible possible sur le moment, mais il avait si bien acquis la mort de sa mère, que la voir, dans cet état, l'avait comme rendu fou. Il continuait à se dire, pour se rassurer, que si son père l'avait abandonné, c'était bien qu'il n'avait pas trouvé la moindre solution à son sort. Même s'il savait que son père avait pu tout aussi bien agir avec la lâcheté qui semblait le caractériser quand les choses ne tournaient pas comme prévu et qu'il ne se sentait pas la force de faire front. Son problème, à présent, était de devoir infliger ce souvenir déjà pénible pour lui à une personne qu'il ne tenait pas à charger plus que nécessaire, surtout à cause de ses vieilles histoires.

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Re: Un charmant manoir anglais [Nikolaï]

Message  Nikolaï M. Kolyakov le Dim 8 Oct 2017 - 11:46

Le ton sec est attendu. Je ne m’en conforme pas. C’est une réaction instinctive de protection, tel l’animal blessé qui montre les crocs lorsqu’il se sent acculé. Je sais néanmoins que Lilian ne mordra pas. Tout au moins pas comme ça. Dans un autre contexte, je ne serais pas contre. Mais je m’égare.

Je ne réponds rien, lui laissant le temps de reprendre la parole s’il le souhaite. Et, lorsque je commence à perdre espoir d’obtenir quoique ce soit, le voilà qui se lance. Avec une vulnérabilité que la rareté rend d’autant plus précieuse. Alors, pour une fois, je sais exactement comment réagir. Plus de paroles vaines, plus de propos alambiqués, un geste, un seul, bien plus puissant que tous les discours. M’emparant délicatement de son visage comme pour lui laisser la possibilité de se dérober s’il en ressent le besoin je l’embrasse tendrement. Aucune passion dévorante, aucune fougue déchaînée - ils sont loin nos ébats brutaux - juste un baiser qui dit tout ce que je suis incapable de vocaliser. Que je me contrefiche de son passé, de ses démons ou des miens. Je suis enfin bien avec quelqu’un et je ne suis pas prêt à ce que ça change. Bien au contraire, je veux en savoir toujours plus sur lui, découvrir les plus sombres de ses secrets et déverser un peu de l’horreur de mon monde dans le sien. Contradiction vivante, je veux ainsi le tenir éloigné des aspects les moins glorieux de ma réalité, tout en espérant avoir trouvé en lui un partenaire capable de faire face à tout ce que je lui montrerai sans fuir ou me détester. Il fut en effet un temps où sa part d’ombre me rassurait sur le fait qu’il n’était pas meilleur que moi et que je pouvais donc toujours le renvoyer à ses horreurs pour cacher les miennes mais désormais quelque chose a changé. Quand, je ne saurais dire. Pourquoi, encore moins. Mais le fait est là, indéniable : je n’ai plus peur de l’avenir à ses côtés. A l’inverse, c’est l’idée qu’il prétende être un autre que lui qui me terrifie.  

C’est que j’accorde rarement ma confiance et ma plus grosse terreur est qu’elle ne me soit pas rendue. Alors, dans un saut dans le vide qui ne me ressemble pas du tout, alors que mes lèvres sont encore pressées contre les siennes, je plante mon regarde dans le sien et connecte nos esprits. Mais, pour la première fois, alors que j’explore le sien, je lui ouvre également le mien. Et c’est sans décoller mon visage du sien que je lui annonce mentalement, avec une pointe d’humour sarcastique que je ne peux retenir car on ne change pas un homme du tout au tout :


« Si tu veux bien m’excuser le côté cliché de la chose, sache que ton esprit est toujours le bienvenu dans le mien. Il n’y a rien que tu ne puisses me dire. Je ne prétendrais pas tout bien prendre, encore moins tout accepter, par moments je t’en voudrais, tu m’en voudras, on se haïra peut-être même, mais tout cela n’est que passager. Parce que l’idée même de ne pas partager ma vie avec toi me terrifie. Tu es le seul qui ne me laisse rien passer, qui me malmène pour mieux m’aimer, qui petit à petit s’infiltre sous ma peau comme la sangsue que tu es. Et je ne sais pas si c’est un syndrome de Stockholm ou bien encore une nouvelle forme de masochisme mais ce que je sais avec totale certitude c’est que ce n’est pas près de disparaitre. Et moi non plus. Alors, fais-toi à l’idée, tu ne te débarrasseras pas de moi si facilement. Crois-moi, d’autres ont essayé avant toi et s’en mordent encore les doigts. »


Ce n’est pas exactement une déclaration d’amour, mais le plus proche que je serais probablement jamais capable de fournir. Et puis, dans le fond, peu importe la forme. Notre relation n’a jamais été normale et ce depuis le premier moment alors pourquoi aujourd’hui différerait ?

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